Pensées d'une ronde

Transports en commun

Se voir céder une place assise dans le bus ou le metro par une personne plus âgée au motif que cette dernière la croit enceinte, figure dans le palmarès des situations humiliantes pour une ronde.

 

Dans ce cas, plusieurs possibilités s'offrent à elle. La première consiste à refuser d'un air offusqué cette généreuse proposition. Inconvénient: comprenant qu'elle n'est donc pas enceinte, les témoins de la scène se disent qu'en plus d'être grosse, la ronde est vraiment très désagréable. Deuxième cas de figure: elle décline l'invitation, faisant mine d'être néanmoins touchée de cette intention. Elle laisse ainsi planer le doute sur son état, sous-entendant qu'elle est peut-être enceinte, mais qu'elle n'éprouve pas pour autant le besoin de s'asseoir. En général personne n'est dupe et sa propension dans ces cas là à rougir violemment achèvent de convaincre tout un chacun.

 

Il reste une troisième option. Accepter la place avec un sourire reconnaissant, en poussant même le vice à porter la main au ventre d'un air entendu. Là au moins l'honneur est sauf. Mais la ronde n'en est pas pour autant moins blessée. Elle peut tromper le bus entier, mais elle, elle sait.

 

A bien y réfléchir, la ronde est capable d'endurer ce type de situation, en faisant appel à son fameux sens de l'autodérision. Le problème, c'est qu'un jour ou l'autre, une personne se lève pour lui laisser la place, alors qu'elle est accompagnée de l'homme. Et là, vraiment, le mot honte prend tout son sens.

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Les bons amis

Durant les quelques mois où elle fut mince, la ronde pût constater que son entourage la préférait grosse. Au début, ses copines l'encourageaient. Et puis, petit à petit, les remarques ont fusé. "Tu as mauvaise mine tu sais", "franchement, je ne suis pas sûre que ton visage soit fait pour être si maigre, ça te vieillit". "Ce n'est plus toi, on ne te reconnait plus"...

 

Bien sûr, certaines de ces réflexions partaient d'une bonne intention. Ses amis s'inquiétaient de la voir fondre. Mais la ronde réalisa également qu'en changeant de corps, elle transgressait un ordre bien établi. Elle avait jusqu'alors été un faire valoir pour les plus minces et plus jolies qui l'entouraient. Une copine sympa et un peu enveloppée présente bien des avantages. Elle n'est pas dangereuse, ne fait pas d'ombre, est toujours prête à écouter les histoires d'amour de celles qui ont le privilège d'en vivre.

 

Mais là, subitement, la ronde passait de l'autre côté. Et puis avec ce régime, "elle n'était vraiment plus très drôle". Enfin bref, vraiment, vivement que cela lui passe, semblaient penser tous ces bons amis. D'ailleurs, quand elle se mit à reprendre ses kilos, tous lui dirent à quel point ils la préféraient ainsi. "Oui, vraiment, on te retrouve. Sans tes bonnes joues, on t'avait perdue..."

 

Ce qu'ils ne voyaient pas, c'est qu'elle, elle aurait donné un bras pour rester mince. Que ses bonnes joues, elles les haïssait depuis toujours et que franchement, elle se sentait tout à fait elle-même dans ce nouveau corps. Ce qu'ils ne comprenaient pas, c'est qu'elle n'était peut-être pas très drôle en sylphide, mais qu'elle était bien plus heureuse. Peut-être qu'en fait, ils l'avaient compris. Mais peut-être que ça ne les arrangeait pas vraiment.

 

D'ailleurs, il faut l'admettre, lorsqu'une de ses congénères se met au régime, la ronde elle même se surprend parfois à espérer que ça ne marche pas. Aurait-on toujours besoin qu'une plus grosse que soi ?

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Histoire de minceur

La ronde a été mince. La première fois, c'est arrivé sans prévenir. Un chagrin trop fort. La ronde aimait à en devenir folle et lui ne voulait pas d'elle. Elle a cru que sans ses kilos, il changerait d'avis. Alors elle a arrêté de manger. Au début, de toutes façons, elle n'y arrivait plus, trop de larmes avalées. Très vite, elle a fondu. Alors elle a continué son jeûne. Elle avait bien la tête qui tournait un peu et les jambes qui flageolaient dès les premières heures du jour. Mais cette fatigue n'était rien, comparée à ce corps qui s'affinait de jour en jour. Elle a commencé à porter des jupes, de plus en plus courtes. Elle s'est acheté des tenues plus moulantes et provocantes les unes que les autres. Moins cinq kilos, moins dix, moins quinze. La ronde n'était plus ronde.

 

Elle passait des heures à se regarder. Pas tellement pour s'admirer, non, juste parce qu'elle n'en revenait pas de ce corps qui n'était pas le sien. Lorsqu'elle surprenait son reflet dans les vitrines des magasins, elle sursautait. Quand les regards des hommes se faisaient plus insistants, elle n'y croyait pas. Si pour les autres elle était devenue mince, elle restait à ses propres yeux plus grosse que jamais.

 

Pourtant, la graisse s'en était vraiment allée. Allongée, elle sentait les os de ses hanches. Ses épaules saillaient et ses seins avaient fondu. Elle avait maigri de partout. Les bagues glissaient de ses doigts et même ses chaussures étaient devenues trop grandes. Le soir, la ronde tremblait dans son lit, cette maigreur lui donnait froid et lui faisait presque peur. Mais elle aurait préféré mourir plutôt que reprendre du poids.

 

Il lui fallut toutefois un jour se rendre à l'évidence, l'objet de tous ces sacrifices, celui qui avait tout déclenché, ne l'aimait pas plus. Son poids n'avait rien à voir dans ce désamour, finit-elle par apprendre, le garçon en question n'aimait que les garçons...

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La meilleure ennemie

La ronde traverse des périodes durant lesquelles elle sacrifie tous les jours au rituel de la pesée. Chaque détail revêt alors une importance considérable. Après un pipi matinal censé la délester de quelques grammes, elle s'enferme ensuite dans la salle de bains. Il faut bien sûr qu'elle soit totalement nue, on n'a pas idée de ce que peut peser une chemise de nuit ou une paire de chaussettes. Elle vérifie ensuite que l'aiguille est bien en face du zéro. Les jours où elle sent que le résultat de l'exercice ne sera pas très concluant, elle triche un peu et déplace l'aiguille de quelques millimètres, juste avant le zéro - ce qui explique en général le décalage avec la balance du nutritionniste agressif (voir plus bas).

Il est également exclu de monter bêtement sur la balance, d'un coup, et de regarder le poids qu'elle indique. La ronde se fait la plus légère possible et pose ses pieds l'un après l'autre en prenant appui sur le lavabo. Petit à petit, elle cesse de retenir son corps, de façon à ce que l'aiguille progresse le plus lentement possible, et, qui sait, s'arrête avant le chiffre fatidique maximum. Chiffre que bien sûr, elle n'avouerait que sous la torture, et encore. Pendant cet instant pénible et douloureux, la ronde n'admet aucune intrusion dans son antre. Parler lui est même impossible, elle a l'impression que cela pourrait la faire peser plus lourd. L'homme, qu'elle soupçonne de le faire exprès, choisit bien sûr ce moment, soit pour entrer sans prévenir et interrompre le rituel, soit entammer une conversation de la plus haute importance derrière la porte, lorsqu'elle a pris soin de fermer le loquet. Dans ce cas, il lui faut tout recommencer, chaque étape n'ayant pas été religieusement respectée. La ronde est lucide, elle souffre du TOC de la balance.

 

Si le cérémonial est aussi fondamental, c'est parce que l'issue influencera toute la journée.

 

Quelques grammes de perdus et le ciel de la ronde s'éclaircit. L'humeur est au beau fixe, les habits choisis sont comme par magie plus seyants. Tout lui sourit, tout sera plus facile pour elle ce jour là, puisque oui, à cet instant, la ronde s'aime un peu.

 

Quelques grammes de gagnés et tout s'effondre. Le pantalon la serre et l'homme ne l'aime plus, elle le sent. Le dossier qu'elle a rendu la veille à son boss est sûrement bon à jeter et d'ailleurs, elle ne serait pas étonnée d'être bientôt sur la sellette. Si elle s'écoutait elle retournerait se coucher. En tous cas, ce qui est sûr et certain, c'est qu'aujourd'hui, elle ne mangera rien.

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La trève

L'homme qui l'emmena se baigner nue était arrivé au bon moment. Il était temps peut-être de cesser de se détester. Mais la mue fut lente. Il en fallut de la patience à l'homme pour qu'elle accepte de croire son regard. Et petit à petit, le corps a changé. Le poids ne s'en est pas allé, mais la féminité s'est immiscée.

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Un regard différent

Quand il l'a rencontrée, il n'a vu que son sourire. Il a aussi remarqué ses arrondis et ses courbes et il a eu envie de poser ses mains sur ses hanches. Elle a senti qu'il ne la verrait jamais comme elle se pensait. Et tout doucement, elle a senti qu'une longue mue s'amorçait. Il l'a très vite emmenée à la mer et l'a fait se baigner nue.

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Sur le dos

Longtemps, la ronde ne s'est montrée aux hommes qu'allongée sur le dos. Ses amants ne lui pas connu de profil. Elle est aussi passée maître, au fil des années, dans l'art de se vêtir et se dévêtir sous les draps, en quelques secondes. Il était inimaginable pour la ronde qu'un homme - ou une femme, d'ailleurs - puisse la contempler nue, tout simplement. Il n'était pas né non plus celui qui aurait le droit de toucher son ventre honni. Alors les amants se sont vite découragés, interprêtant ces bizarreries comme l'expression d'une pudeur exagérée, d'inhibitions définitives, ou même d'un manque total de désir.

Et puis un jour, un homme qui aimait le ventre des rondes est entré dans sa vie...

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La vendeuse

(Voir "La Cabine", avant)

Il est 13h. Pour Chloé, vendeuse dans un magasin branché du marais à Paris, c'est l'heure de la pause. Et ce n'est pas trop tôt. La matinée a été longue, les gens n'en finissaient pas d'entrer, de sortir, d'essayer et de reposer les vêtements. Chloé n'en pouvait plus de plier et replier ces pulls en cachemire tellement fins qu'ils glissent entre les doigts. Elle en a marre de ces clientes jamais contentes, à qui il faut assurer que non, ce modèle n'existe plus en gris souris et que si, ce bleu taupe leur va à merveille. Assez aussi de remettre inlassablement sur leurs cintres les chemises que certaines filles font tomber sans les ramasser. Tiens comme celle-là, ce matin, la boulotte cramoisie qui a accroché tout le portant en allant vers les cabines d'essayage. Complètement idiote d'ailleurs. Quand Chloé lui a proposé de l'aider, elle a bafouillé trois mots et refusé. Elle est finalement repartie avec ce pantalon qui de tout évidence ne lui ira jamais. Les tailles basses, ce n'est pas fait pour les filles aux hanches larges, c'est tout.

Après tout tant pis pour elle, elle n'avait qu'à lui demander. En même temps, si elle veut vraiment être honnête, Chloé doit bien reconnaître qu'elle a été sèche avec elle. Il faut dire qu'avec les grosses, elle n'y arrive pas. Chloé ne saurait pas trop expliquer pourquoi. Elle éprouve un mélange de dégoût et d'envie pour ces filles plantureuses qui s'aventurent dans sa boutique où les tailles dépassent rarement le 40. Elle doit bien admettre qu'elles sont courageuses, parce que franchement, rien n'est fait pour elles, ici. Entre les tops super courts et les pantalons cigarettes, les robes transparentes et les vestes cintrées, Chloé a bien du mal à leur dénicher quelque chose qui pourrait leur convenir. Mais quand elles sortent de la cabine, engoncées et boudinées, Chloé n'y peut rien, ça l'écoeure. C'est toute cette graisse exhibée, ça la met mal à l'aise.

Et pourtant, secrètement, elle les envie. Ces filles là, elles ne se privent de rien, pour être aussi grosses. Elles ne se crèvent sûrement pas pendant leurs jours de congés à enchaîner abdos-fessiers et cardio-training dans des salles qui puent la sueur. Tous ça pour entrer dans ce jean taille 34 que Chloé est obligée d'enfiler le matin pour travailler. On le lui a bien dit à l'entretien d'embauche: "votre minceur est un atout. Mettre nos vêtements en valeur fait partie de votre boulot. Tachez de ne pas grossir, ici on veut des vendeuses qui donnent envie d'acheter". Alors les grosses qu'elle voit s'engouffrer dans la boulangerie en face et ressortir avec des gâteaux dont elle ne se rappelle pas le goût, elle les déteste et les jalouse.

 

Si elles pensent qu'elle ne remarque pas leurs regards haineux lorsqu'elles entrent dans son magasin! Elle sait qu'elle est pour elles un objet de convoitise. Mais qu'est-ce qu'elles croient ? Que ses jambes fuselées et son ventre plat sont des cadeaux de la nature ?

 

Perdue dans ses pensées, Chloé n'a pas vu que le temps passait."Allez, arrête de penser à cette fille", se reprend-elle. "Pendant que tu regrettes de l'avoir regardée de haut, elle est sûrement en train de se baffrer quelque part, alors que toi, tu vas manger une pauvre salade sans sauce en cinq minutes". Chloé passe devant la boulangerie. Les éclairs au chocolat bien alignés lui font de l'oeil, rendant l'idée de la salade encore plus déprimante. "Après tout, pourquoi pas", se dit elle. Pour une fois... L'éclair fond dans la bouche, la crème chocolatée tapisse son palais. Chaque bouchée est un délice, même si un petit arrière goût de culpabilité gache un tout petit peu son plaisir.

 

La pause est presque finie. Chloé se presse, il lui reste une dernière chose à faire. Elle entre dans le magasin. Personne n'est encore revenu. Chloé entre dans les toilettes. Elle remonte la lunette, se penche en deux et enfonce ses doigts dans sa gorge. L'éclair ne tarde pas à ressortir, il n'était pas bien loin. Chloé vomit en silence, en professionnelle. C'est à peine si quelques larmes tombent dans les toilettes. "Qu'est-ce qu'elle croient, hein ? qu'est ce qu'elles imaginent ?".

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La sortie de l'eau

La distance la plus longue à parcourir pour une ronde est, sur une plage, celle qui relie la mer à sa serviette de bain. L'aller - de la serviette à la mer - est pénible mais possible. Le maillot est ajusté, fruit d'un long travail de préparation. Les cheveux sont encore secs, ils flottent dans le vent marin. La ronde espère que les regards se focaliseront sur eux. Les filles enveloppées adorent leurs cheveux, seule partie du corps qui jamais ne grossit. Et puis l'attrait de la mer est le plus fort. Une fois dans l'eau, le miracle s'opère, le poids disparait, avec lui s'envolent pour un temps les complexes. Dans la mer, les seins oublient momentanément la loi de la pesanteur et pointent vers le ciel. Leur optimisme est contagieux, et la ronde se surprend à se trouver belle et voluptueuse. Certes, il ne faut pas négliger l'effet loupe de l'eau. Mais la mer est souvent trouble, grâce lui en soit rendue.

 

Malheureusement, l'heure arrive où il faut sortir. Et à force d'avoir attendu, forcément, les autres ont regagné leurs paréos et semblent attendre le grand moment, le supplice de la ronde. Dès l'instant où la moitié du corps n'est plus immergée, le poids reprend ses droits. Les seins perdent leur confiance en eux et regardent à nouveau les pieds. Si le maillot est un peu trop grand, alors lui aussi décide de se plier à cette fameuse loi de la pesanteur. Il pendouille de partout, entraînant avec lui les bourrelets. S'il est trop petit, ça n'est pas mieux, une fois mouillé, l'effet galbant cède la place à l'effet boudinant. Ne pouvant plus reculer, la ronde entame sa longue traversée du désert jusqu'à la serviette. Ses main vont du ventre aux seins, essayant de cacher ce qui déborde. Les cheveux, ses indéfectibles alliés, sont collés à son cou et ne peuvent plus rien pour elle. La démarche est lourde et mal assurée, et même si l'envie de courir est forte, la ronde résiste. Courir signifie mettre en mouvement des parties de son corps qu'elle préfère voir immobiles. Une fois l'objectif atteint, il faut alors se saisir le plus élégammment possible de la serviette, ce qui en soi est un défi. Si elle plie les genoux, le ventre se plisse. Si elle se casse en deux, ce sont les fesses qui s'émancipent et le décolleté qui plonge. Quelque soit la méthode utilisée, l'instant est critique. Mais la ronde finit par disparaitre dans son drap de bain. La sensation de soulagement est difficile à décrire. Ce tissu est un rempart contre tous ces regards qui brûlent chaque parcelle de peau nue. Elle jurerait presque que les autres lui sont reconnaissants de leur épargner la vue de ce corps qu'elle pense immonde.

 

Une fois la panique dissipée, la ronde retrouve un peu de sa lucidité. Elle réalise alors la plupart du temps que personne, mais alors personne, ne l'observait. Et si le regard le plus cruel était le sien ?

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Faites que je maigrisse

 

« Faites que je maigrisse, faites que je maigrisse, faites que je maigrisse… ». Tous les soirs, petite, je me répétais cette prière. Je me disais que peut-être, un matin, je me réveillerais délestée de mes kilos. En récitant cette litanie, je prenais mon ventre à deux mains, et je le pétrissais à m’en faire gémir de douleur. Si seulement j’avais pu arracher ce bourrelet, m’amputer de cet amas de chair affreux…. Je m’inventais pour m’endormir une maladie inconnue qui m’aurait fait fondre. Je devenais sylphide et mes problèmes disparaissaient. Tous les garçons me regardaient enfin sans s’esclaffer, mes copines m’enviaient et les séances de gym arrêtaient d’être un enfer. Enfin bref, la vie n’était plus la même.

Mais tous les matins, je me réveillais avec mes bourrelets. Aujourd’hui encore, après des dizaines de régimes et un corps un peu moins haï, mon premier geste le matin est de porter ma main à mon ventre, en espérant secrètement n’y trouver qu’un léger creux.

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Le carnet alimentaire

Un bon nutritionniste ne manque jamais de demander à sa patiente de rédiger un carnet alimentaire. Il s’agit tout bêtement de rendre compte jour après jour, repas après repas, grignotage après grignotage, de tout ce tu as ingéré. « Facile », tu penses, dans un premier temps. Erreur. Le carnet alimentaire est le miroir de toutes tes incartades. Si un carré de chocolat par ci, un morceau de pain par là ne te paraissent pas bien méchants à y penser comme ça, la liste complète de tes écarts prend des airs, sur le papier, d’inventaire à la Prévert.

Les premiers temps, le carnet alimentaire a un effet magique : il te fait maigrir. Tu n’as tellement pas envie d’y inscrire quoi que ce soit, que tu te censures et te retiens de grignoter. Tu as aussi très envie d’épater le nutritionniste à la prochaine séance et tiens à lui prouver que la nourriture équilibrée ça te connaît. Pas question de passer pour une boulimique, une névrosée du gras, une obsédée du sucre. Au terme des deux semaines, c’est une patiente amincie et fière qui présente ses devoirs au médecin. Qui n’est évidemment pas dupe. Et qui, en dépit de tes efforts, déniche quelques « incohérences alimentaires » malgré tout. Exemple, ce steak haché de jeudi, auquel a succédé un morceau de fromage, suivi d’un yaourt aux fruits. Malheureuse ! Ne sais-tu donc pas que tous ces aliments sont à ranger dans la même famille, celle des méchantes protéines animales ? Séparées, elles ne sont pas nocives, mais ensemble, c’est le cocktail explosif !

 

Tu commences à comprendre qu’en effet, tu jongles dangereusement avec ta santé sans le savoir depuis des années. Tu te félicites surtout de t’être maîtrisée durant ces deux semaines, parce que le carnet n’aurait alors été qu’une succession « d’aberrations nutritionnelles ».

 

Le nutritionniste te conseille de continuer à tenir ton petit journal et de tenter de repérer toi-même les erreurs que tu peux faire. Le problème, c’est que petit à petit, au lieu de te priver et de jouer à la bonne élève, tu réalises que tu peux également tricher et ne pas respecter à la lettre la vérité. Tu te mets à passer beaucoup de temps à concocter des menus parfaits sur ton carnet, qui n’ont bien sûr plus rien à voir avec ce que tu as réellement mangé. Mesquine, tu insères ça et là volontairement quelques écarts ou « incohérences alimentaires », pour que le médecin ne se doute pas du pot aux roses. Et au rendez-vous suivant, c’est une patiente fière mais beaucoup moins amincie qui présente au médecin ce qui pourrait être « un manuel du bien manger ». Qui n’est pas dupe non plus. Et qui te dit de laisser tomber le carnet alimentaire pour l’instant.

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Le nutritionniste agressif

Il y a le nutritionniste agressif. Apparemment, il est convaincu que les gros ne le sont que par manque de volonté. Il commence à te jauger lorsque tu entres dans son cabinet. Son œil expert lui indique immédiatement ton poids et il ne se prive pas de soupirer ostensiblement quand tu te présentes devant lui en culotte et soutien gorge. Sans un mot il te montre la balance. Tu montes dessus de mauvaise grâce et sans surprise, tu apprends que tu pèses au bas mot deux ou trois kilos de plus que chez toi. Il le fait exprès, il leste sa machine. Parce que là, ça y’est, tu en es sûre, cet homme, qui peut être une femme, t’en veut personnellement. Tu en ignores la raison. Peut-être a-t-il juste juré d’humilier une grosse chaque jour de son existence, ce à quoi il s’emploie avec une efficacité redoutable.

 

Après un calcul trivial, il t’annonce sans ciller que pour atteindre ton poids de forme tu dois perdre au bas mot 15 kilos. Pour y arriver il va falloir éliminer le gras, le sucre et les féculents. Ils te suggère également, narquois, le sport, au moins deux fois par semaine. Et devant ton air désespéré, ils te prévient : si tu ne maigris pas tout de suite, à 50 ans tu pèseras 90 kilos et de toutes façons, tu seras déjà morte, noyée dans ton cholestérol. Quand tu sors de son cabinet, tu es tellement angoissée que tu te rues dans la première boulangerie. Ensuite, tu pleures. Beaucoup. Tu essaies tout de même de te tenir à la discipline de fer qu’il t’a infligée. Les premières semaines sont enivrantes : tu perds – forcément, tu t’affames – il te félicite et soupire un peu moins en te regardant. Mais passés les cinq premiers kilos, ça devient plus difficile. Sans compter que tu es amincie, mais totalement déprimée. Alors un beau jour tu craques et tu finis par reprendre les cinq kilos, voire deux ou trois de plus. Le fameux effet yoyo dont parlent les magazines pour femmes minces. Tu ne revois plus jamais cet être abject.

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L'adepte du nouvel équilibre alimentaire

Lui ne te parle pas en kilos mais en IMC (Indice de masse corporelle), et rapport masse maigre/masse grasse. Tu n’y comprends absolument rien, mais c’est moins déprimant que les 15 kilos à perdre. Cela dit, une fois que tu sais que tu es composée à 45% de matière grasse, tu te dis que c’est plus que le camembert et que c’est sûrement trop. L’adepte du nouvel équilibre alimentaire t’explique que tu ne seras jamais mince – ah ? – et que l’objectif est de réapprendre à manger – pourtant tu pensais que manger tu savais bien le faire -, en se faisant plaisir et en stabilisant son poids. Donc là, tu ne dois plus perdre 15 kilos, mais plutôt arrêter d’en prendre.

Le problème, c’est qu’au final, tu te retrouves tout de même avec un régime – enfin, un nouvel équilibre alimentaire – sans gras et sans sucre. La nouveauté vient plutôt du maintien des féculents. Le résultat est peu concluant : les premiers temps, tu te tiens à ce qu’on t’a dit, mais petit à petit, tu ne manges plus que du pain – autorisé, certes, mais théoriquement en quantité restreinte – et la perte de poids est en effet anecdotique, de l’ordre d’un kilos en un mois, et encore. Malgré tout, tu es contente et fière de toi, puisque l’objectif était de « stabiliser ». Hélas, le gourou de l’équilibre alimentaire, lui, ne te félicite pas : tu as réussi, tout en perdant du poids, à passer à 50% de masse grasse. Tu ne sais pas comment c’est possible, d’ailleurs lui non plus.

Tu continues quelques mois à suivre les conseils qu’il te prodigue à chaque séance : cuire le poisson en papillote, remplacer l’huile par des herbes aromatiques ( ?), cuisiner les lasagnes sans pâtes, avec, à la place, des lamelles de courgettes (…), éliminer les carottes râpées, qui sont – si si !– de dangereux « pièges à gras », etc. Tu finis par rêver que tu te noies dans du gaspacho au jus de citron (pour remplacer l’huile). Plus personne ne veut venir manger chez toi. Lassée, tu espaces les visites et finis par ne jamais le revoir.

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Monsieur Protéines

« Monsieur protéines » promet la minceur éternelle, en réalité il deale de l’obésité. Il n’a jamais étudié la nutrition. Généraliste de son état, il a flairé le filon et n’accueille plus que des femmes qui veulent maigrir. La salle d’attente en est d’ailleurs bondée. Curieux théâtre que cette antichambre de la minceur. Celles qui ont déjà fondu regardent les autres avec la hargne des vainqueurs. Elles éprouvent du dégoût pour cette graisse que leurs voisines n’ont pas encore perdu. De la peur aussi, à l’idée de ressembler à nouveau à ça. Quand aux « nouvelles », elles ne sont que concupiscence et envie devant les corps décharnés de leurs sœurs de régime. Elles reconnaissent dans cette maigreur toute neuve les vestiges d’un embonpoint à jamais renié. Une grosse qui a maigri ne ressemblera jamais à une vraie mince de nature. Le visage est creusé, les yeux cernés, devenus comme trop grands. Sous le menton, un surplus de peau pendouille. Le ventre n’est pas plat. Le contenu a fondu, mais l’enveloppe, flasque, reste. La nouvelle mince n’est en réalité qu’une pauvre carcasse vidée de sa substance.

 

La consultation chez « monsieur protéines » dure très peu de temps. De toutes façons, tout est expliqué sur le formulaire de commande des sachets que tu te dois d’acheter dans cette marque là et pas une autre. Il ne touche bien évidemment « aucune commission » sur les sachets achetés, mais il te met vivement en garde contre les autres marques, « bien moins sérieuses et souvent moins riches en protéines ». Il n’hésitera pas, quelques mois plus tard, à te recommander la marque qu’il avait dénigrée précédemment. Et son récent séjour dans un hôtel de luxe aux Antilles tous frais payés n’a rien à voir avec ce changement d’attitude… Hormis la prise de sang obligatoire en début de traitement, monsieur protéine n’a que faire de tes antécédents ou de tes états d’âme. S’il te voit au début toutes les semaines, c’est pour te « prescrire » de nouvelles poudres miraculeuses et encaisser au passage une consultation plus que rentable. Un petit tour sur la balance, un formulaire et hop, au suivant. Tous les effets secondaires de ces horribles sachets et des vitamines de substitution, il les ignore et ne veut pas entendre parler. Il se réjouit que tu fondes et ne s’inquiète pas de tes chutes de tension. Et quand un an après la cure, tu reviens, plus grosse que jamais, il n’hésite pas à te conseiller une nouvelle marque de sachets miraculeux. Ne reviens jamais, petite sœur. Ton corps que tu affames se vengera, c’est sûr. Il n’en finira plus d’enfler aux moindres écarts qui suivront les mois de privation. Aucun 38 au monde, aucune culotte tanga, aucune nuisette ne valent les nausées provoquées par cet arrière goût amer que te laissent toutes ces nourritures synthétiques, dont tu apprendras, c’est sûr, dans quelques années, qu’elles étaient dangereuses et nocives. Si on découvre un jour le cancer du sachet protéiné, je tomberai parmi les premières. Sauf si d’ici là, le coca-light m’a tuée.

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Lui et Moi, dialogue dans un magasin...

 

- j’ai grossi, hein ?
- Non, je ne trouve pas
- Tu ne trouves pas que j’ai grossi ?
- Non, je t’assure, tu es très bien.
- ce pantalon, il ne me grossit pas un peu ?
- Non, il te va très bien.
- Cette couleur, ça me grossit, je trouve. Je devrais m’habiller tout le temps en noir. Le noir, ça mincit.
- non, le rose te va bien, vraiment.
- Je ne sais pas pourquoi je suis entrée dans ce magasin, rien ne me va, de toutes façons, je suis énorme.
- Mais non, regarde, ce petit haut, je suis sûr qu’il te va.
- Putain, tu comprends rien ou quoi ? je n’ai pas besoin d’un tee-shirt, j’en ai des dizaines. C’est un pantalon que je veux.
- Ne t’énerves pas, moi je disais ça pour t’aider.
- je ne m’énerve pas. C’est juste que je suis affreuse. Obèse. Je ne sais pas comment tu fais pour rester avec moi.
- Arrêtes.
- Tu trouves que j’ai grossi, hein ?
- Non, je te dis.
- Menteur. J’ai besoin que tu me dises la vérité. Si tu ne dis rien uniquement pour ne pas me blesser, saches que ça me blesse encore plus. Alors. Dis-le.
- Quoi !
- Que j’ai grossi.
- Peut-être un tout petit peu, mais à peine.
- Ah ! Tu vois ! Comme ça, au moins, c’est clair.
- ça y est
- ça y est quoi ? Je ne vais pas te dire que ça me fait plaisir tout de même. En plus, c’est peut-être pas le moment le plus approprié, là, dans ce magasin, pour me le dire. Je te remercie, j’avais le moral à zéro, on peut dire que là, je suis carrément désespérée

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La cabine

l y a des périodes où il m’est impossible d’entrer. Le simple fait de regarder les vitrines est douloureux. Et puis il y a les jours fastes, quand l’aiguille hésite et passe en dessous du poids maximum. Alors je me risque parfois à franchir le pas de la porte. Je m’arrange pour passer derrière une autre, en espérant qu’Elle ne me verra pas. Elle, la vendeuse. Redoutée, jalousée, souvent haïe. Elle est tour à tour méprisante, condescendante, presque insultante parfois. Rarement gentille. Pourtant je ne lui demande que ça, moi. Un sourire, même désolé, me suffirait. Elle mesure souvent plus d’1m70 et n’a jamais prié pour que l’aiguille de sa balance ne passe pas au dessus du maudit chiffre. Elle déambule telle un chat dans son territoire, jaugeant la clientèle, choisissant celles qu’elle adoubera, avec lesquelles elle se fera cajoleuse, et flatteuse. Avec elle, les girondes, grosses ou enveloppées n’ont aucune chance. Elles peuvent espérer l’indifférence ou redouter son jugement définitif : « désolée, nous n’avons pas votre taille ». Le portrait est rapide. Mais voilà, selon moi, l’univers féminin se partage en deux : les grosses et les autres. Enfin, parfois je suis plus subtile. Mais jamais quand je suis dans le saint des saints, la boutique de fringues.

 

A l’intérieur, je regarde les habits. Enfin, pas vraiment. Les tailles. 42, 44, parfois 46. Si je suis seule, si elle ne me regarde pas, et si l’humeur est favorable, alors je sélectionne deux trois choses et je pars le plus discrètement possible en cabine. L’envie d’être invisible est forte. Mais quand on est grosse, on n’est pas invisible. L’empressement me rend plutôt maladroite. En me faufilant entre les rayons, j’accroche un ou deux cintres et des vêtements en tombent bruyamment. C’est à cet instant qu’elle intervient, l’air pincé, ostensiblement inquiète pour le pantalon que je m’apprête à essayer.

 

- Je peux vous aider ? - Non, merci, je regarde, euh… je vais essayer un ou deux trucs - Je vois. N’hésitez pas à me demander, si la taille ne va pas. - Oui, oui, d’accord, merci, je… je…

 

Le processus est en marche. J’oublie que j’ai plus de trente ans et que je ne suis coupable de rien. Je me transforme en une pauvre petite fille balbutiante, confuse et honteuse d’avoir osé entrer. J’ai dix ans, peut-être moins, et je me retrouve avec ma mère, dans un autre magasin, avec les mêmes angoisses. Souvent, à ce moment là, je décide d’acheter ce pantalon ou autre vêtement sans même l’avoir essayé, juste pour partir le plus vite possible. En payant, je guette un signe de reconnaissance. Mais Elle ne me le donne pas. Jusqu’au bout, je suis une intruse. Elle sait que je ne le mettrai pas, et je crois l’entendre rire avec ses collègues.

 


Parfois, armée d’un peu plus de courage, je pénètre dans la cabine, en priant pour qu’une glace s’y trouve. Sinon, il faut sortir et s’exposer à ses regards ou ceux des clientes légitimes, les minces. Je me déshabille et je commence à sentir les premiers signes de détresse. Ici, tout est plus blanc, tout est plus gros. Les cabines les pires sont celles entièrement tapissées de miroirs. On peut y vérifier qu’on est grosse de face, mais aussi de dos. Et de côté.

 

Je commence à enfiler le pantalon. Si je le ferme, le plus souvent, je ne cherche même pas à savoir s’il me va bien. Je me rhabille et je l’achète. Il sera toujours temps de se demander s’il est beau. Et puis de toutes façons, un pantalon en taille 44, est-ce vraiment fait pour être beau ?

 

Mais la plupart du temps, ça commence à coincer au niveau des genoux. Chaque seconde qui passe, chaque centimètre gagné est alors une lutte perdue d’avance contre la graisse. Je sais, c’est indécent de souffrir pour ça. Pourtant, la douleur est réelle.

 


Petite, dans les cabines d’essayage, ma mère tirait toujours le rideau avant que j’aie fini de m’habiller. Tout le monde pouvait alors me contempler, boulotte et cramoisie, la jupe baissée et la chemise étriquée – « on n’a pas plus grand », lançait alors la vendeuse à ma mère, dont la gène et la honte me sautaient à la gorge. Aujourd’hui, elle ne vient plus avec moi, dieu merci, mais je suis toujours aussi cramoisie dans ma cabine. Et les larmes coulent silencieusement, lorsque je dois me rendre à l’évidence : il manque dix bons centimètres pour que le bouton rejoigne sa boutonnière. Alors je repars aussi vite que je suis entrée, ravalant mon chagrin. Il y a deux mondes, celui des minces et celui des grosses. C’est indécent, superficiel, indigne d’une fille plutôt pas idiote d’en être convaincue. Mais c’est bien mon intime conviction, depuis que je suis en âge de voir mon reflet dans une glace.

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