Pensées d'une ronde

Foot et femmes

Hier, je regardais le match avec cocotte, fiston et baby-sitter, restée pour ne pas en perdre une miette. Oui, j'avoue, moi la ronde allergique au sport, j'aime - en vrai j'adore - regarder l'équipe de France. Je me permets même, moi qui n'ai pas piqué un sprint depuis des lustres et qui dépasse de quelques années la moyenne d'âge de cette équipe, de critiquer leur manque de jambes ou de moquer leur grand âge.

Enfin bref, on regardait, au départ enthousiastes, puis petit à petit complètement désabusés par la médiocrité du jeu, quand mon fils, chair de ma chair, nous interpella avec le plus grand sérieux:

"Je veux pas dire, mais quand même, je trouve qu'il n'y a pas beaucoup de filles, dans cette équipe..."

Le plus beau, c'est qu'il semblait évident pour lui qu'un lien de cause à effet existait entre ce constat et la nullité du résultat.

Peut-être n'ai-je pas tout raté ?

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Aïcha

Maman, tu sais combien d'enfants vivent dans la maison d'Aïcha ? Treize ! Tu te rends compte ? Y'a ses frères et soeurs et aussi des cousins. Et y'a que deux chambres dans sa maison !

Maman, Aïcha, elle dort tout le temps à l'école. La maîtresse elle dit que c'est parce qu'elle dort pas assez chez elle. Aïcha elle m'a expliqué que c'est compliqué de dormir avec tous les autres enfants dans sa chambre.

Maman, Aïcha, je l'aime bien, mais y'a des jours où elle me fait mal à force de me tenir par le cou. Je lui dit d'arrêter et de juste me donner la main mais elle dit qu'elle peut pas s'empêcher de me prendre par le cou, parce qu'elle m'aime trop. Mais moi j'en ai marre. En plus elle veut pas que je joue avec mes autres copines.

Maman, Aïcha elle veut que je l'invite. Mais moi j'ai pas très envie.

Maman, Aïcha elle a eu très peur à la piscine parce que devine quoi ? Elle était jamais allée dans l'eau.

Maman, Aïcha elle raconte que bientôt elle va aller habiter chez Marine dans sa maison et que Marine elle habitera dans la maison de la famille d'Aïcha. Tu crois que c'est vrai ?

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De mère en fille

Au square, ce matin, ma fille se suspendait à une barre parallèle et tentait de se hisser en tirant sur ses bras. Sous l'effet de la tension, ses muscles se sont tendus, Sous ses épaules, deux petites pommes dures sont apparues bougeant au fur et à mesure de ses mouvements.

En regardant son corps nerveux et fuselé se balancer, je me suis surprise à me réjouir de la voir si svelte.

"Avec un peu de chance, elle ne connaitra pas les affres d'une enfance trop ronde. Avec un peu de chance, elle ne pleurera pas le soir en pétrissant son ventre. Avec un peu de chance, cet obstacle là lui sera épargné", me disais-je.

Je sais que tout ceci est chimère. On ne peut pas empêcher ses enfants de pleurer. Et puis je sais aussi que si je me réjouissais ce matin, ce n'était pas que par altruisme maternel. Il y avait beaucoup de vanité et d'orgueil dans cette contemplation satisfaite. Cette si jolie fillette, après tout, n'est pas sortie de nulle part, pensais-je aussi...

Les enfants portent toujours en eux les rêves brisés de leurs parents. Je voudrais tant que cela ne soit pas vrai, je voudrais tant ne pas lui souhaiter la minceur éternelle uniquement pour conjurer mes traumatismes enfantins...

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Petit homme

Ce soir, je touillais de la viande hachée en train de griller dans une poêle, sous l'oeil attentif de mon fils, apprenti cuisinier en herbe. Alors que je venais de lui refuser le droit de mélanger à son tour pour cause de plaque trop chaude, il a eu cette phrase magnifique: "Tu sais maman, je crois que je préfère que ce soit moi qui me brûle plutôt que toi".

Plus que ses mots, c'est le ton presque douloureux qu'il a eu pour les prononcer qui m'a saisie. Comme si cette constatation le bouleversait autant, peut-être même plus que moi. Comme s'il prenait soudain conscience que ma douleur lui serait réellement insupportable. Comme s'il réalisait que cet amour presque sacrificiel portait en lui une part de souffrance inévitable.

Petit homme, si tu savais comme moi aussi je préfèrerais dix mille fois mettre ma main au feu plutôt qu'une simple étincelle ne t'atteigne...

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Devoir de mémoire

La nuit dernière, ma cocotte a fait un cauchemar. Pas juste un mauvais rêve, non, un de ces cauchemars qui vous laissent en sueur dans vos draps trempés, le coeur battant la chamade et l'angoisse plantée en plein ventre. Un de ceux sur lesquels la magie d'un verre d'eau n'opère pas, pas plus que les calins d'une maman ensommeillée. Un vilain songe vicieux qui revient dès que les paupières se referment.

Après nous être réveillés trois fois, nous l'avons calée entre nous deux - ouh, c'est mal - deux parents épuisés sachant que même les plus odieux rêves d'enfants ne résistent tout de même pas aux gardiens farouches et belliqueux que sont un papa et une maman en manque de sommeil.

Le lendemain, ma fille ayant réussi à retrouver son calme, a réussi à me raconter le fameux cauchemar. "Il y avait ce monsieur très méchant, tu sais maman, qui voulait m'emmener loin d'ici pour me prisonnier et me tuer, avec plein d'autres enfants. Tu sais, "Adof Hiter"".

Adof Hiter... J'ai tout de suite mieux compris sa terreur nocturne. Moi même je n'apprécierais pas trop que le bonhomme vienne me rendre visite en pleine nuit.

Une question tout de même: pourquoi Adof Hiter ? A ma connaissance la seconde guerre mondiale ne fait pas encore partie du programme de troisième année de maternelle. L'explication est en réalité très simple. Il y a deux jours, alors que j'étais à Berlin  (!), une cérémonie du souvenir a été organisée dans l'école maternelle, en hommage aux nombreux enfants disparus pendant la rafle du Vel d'Hiv. Après la pose d'une plaque commémorative, les enseignants ont tenté d'expliquer ce qui était arrivé à ces petits. Sans se douter qu'"Adof Hiter" occuperait beaucoup de place dans la tête de leurs jeunes élèves...

J'ai bien tenté d'expliquer à ma fille que le monstre était mort et qu'il ne risquait pas de revenir de sitôt. Se souvenir était bien sûr essentiel, mais il ne fallait plus avoir peur. Terminé ma biche, on n'y pense plus, rideau. Elle m'a regardée perplexe, puis m'a lancé:

"Alors pourquoi ma maitresse nous a dit que si on n'y pense plus ça risque de se reproduire ?"

A ce moment là j'ai compris qu'elle s'efforçait, depuis la pose de la plaque, de garder tous ces enfants morts à l'esprit, de peur que l'histoire ne se répète...

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