Pensées d'une ronde

Les bons amis

Durant les quelques mois où elle fut mince, la ronde pût constater que son entourage la préférait grosse. Au début, ses copines l'encourageaient. Et puis, petit à petit, les remarques ont fusé. "Tu as mauvaise mine tu sais", "franchement, je ne suis pas sûre que ton visage soit fait pour être si maigre, ça te vieillit". "Ce n'est plus toi, on ne te reconnait plus"...

 

Bien sûr, certaines de ces réflexions partaient d'une bonne intention. Ses amis s'inquiétaient de la voir fondre. Mais la ronde réalisa également qu'en changeant de corps, elle transgressait un ordre bien établi. Elle avait jusqu'alors été un faire valoir pour les plus minces et plus jolies qui l'entouraient. Une copine sympa et un peu enveloppée présente bien des avantages. Elle n'est pas dangereuse, ne fait pas d'ombre, est toujours prête à écouter les histoires d'amour de celles qui ont le privilège d'en vivre.

 

Mais là, subitement, la ronde passait de l'autre côté. Et puis avec ce régime, "elle n'était vraiment plus très drôle". Enfin bref, vraiment, vivement que cela lui passe, semblaient penser tous ces bons amis. D'ailleurs, quand elle se mit à reprendre ses kilos, tous lui dirent à quel point ils la préféraient ainsi. "Oui, vraiment, on te retrouve. Sans tes bonnes joues, on t'avait perdue..."

 

Ce qu'ils ne voyaient pas, c'est qu'elle, elle aurait donné un bras pour rester mince. Que ses bonnes joues, elles les haïssait depuis toujours et que franchement, elle se sentait tout à fait elle-même dans ce nouveau corps. Ce qu'ils ne comprenaient pas, c'est qu'elle n'était peut-être pas très drôle en sylphide, mais qu'elle était bien plus heureuse. Peut-être qu'en fait, ils l'avaient compris. Mais peut-être que ça ne les arrangeait pas vraiment.

 

D'ailleurs, il faut l'admettre, lorsqu'une de ses congénères se met au régime, la ronde elle même se surprend parfois à espérer que ça ne marche pas. Aurait-on toujours besoin qu'une plus grosse que soi ?

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Histoire de minceur

La ronde a été mince. La première fois, c'est arrivé sans prévenir. Un chagrin trop fort. La ronde aimait à en devenir folle et lui ne voulait pas d'elle. Elle a cru que sans ses kilos, il changerait d'avis. Alors elle a arrêté de manger. Au début, de toutes façons, elle n'y arrivait plus, trop de larmes avalées. Très vite, elle a fondu. Alors elle a continué son jeûne. Elle avait bien la tête qui tournait un peu et les jambes qui flageolaient dès les premières heures du jour. Mais cette fatigue n'était rien, comparée à ce corps qui s'affinait de jour en jour. Elle a commencé à porter des jupes, de plus en plus courtes. Elle s'est acheté des tenues plus moulantes et provocantes les unes que les autres. Moins cinq kilos, moins dix, moins quinze. La ronde n'était plus ronde.

 

Elle passait des heures à se regarder. Pas tellement pour s'admirer, non, juste parce qu'elle n'en revenait pas de ce corps qui n'était pas le sien. Lorsqu'elle surprenait son reflet dans les vitrines des magasins, elle sursautait. Quand les regards des hommes se faisaient plus insistants, elle n'y croyait pas. Si pour les autres elle était devenue mince, elle restait à ses propres yeux plus grosse que jamais.

 

Pourtant, la graisse s'en était vraiment allée. Allongée, elle sentait les os de ses hanches. Ses épaules saillaient et ses seins avaient fondu. Elle avait maigri de partout. Les bagues glissaient de ses doigts et même ses chaussures étaient devenues trop grandes. Le soir, la ronde tremblait dans son lit, cette maigreur lui donnait froid et lui faisait presque peur. Mais elle aurait préféré mourir plutôt que reprendre du poids.

 

Il lui fallut toutefois un jour se rendre à l'évidence, l'objet de tous ces sacrifices, celui qui avait tout déclenché, ne l'aimait pas plus. Son poids n'avait rien à voir dans ce désamour, finit-elle par apprendre, le garçon en question n'aimait que les garçons...

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Faites que je maigrisse

 

« Faites que je maigrisse, faites que je maigrisse, faites que je maigrisse… ». Tous les soirs, petite, je me répétais cette prière. Je me disais que peut-être, un matin, je me réveillerais délestée de mes kilos. En récitant cette litanie, je prenais mon ventre à deux mains, et je le pétrissais à m’en faire gémir de douleur. Si seulement j’avais pu arracher ce bourrelet, m’amputer de cet amas de chair affreux…. Je m’inventais pour m’endormir une maladie inconnue qui m’aurait fait fondre. Je devenais sylphide et mes problèmes disparaissaient. Tous les garçons me regardaient enfin sans s’esclaffer, mes copines m’enviaient et les séances de gym arrêtaient d’être un enfer. Enfin bref, la vie n’était plus la même.

Mais tous les matins, je me réveillais avec mes bourrelets. Aujourd’hui encore, après des dizaines de régimes et un corps un peu moins haï, mon premier geste le matin est de porter ma main à mon ventre, en espérant secrètement n’y trouver qu’un léger creux.

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Le carnet alimentaire

Un bon nutritionniste ne manque jamais de demander à sa patiente de rédiger un carnet alimentaire. Il s’agit tout bêtement de rendre compte jour après jour, repas après repas, grignotage après grignotage, de tout ce tu as ingéré. « Facile », tu penses, dans un premier temps. Erreur. Le carnet alimentaire est le miroir de toutes tes incartades. Si un carré de chocolat par ci, un morceau de pain par là ne te paraissent pas bien méchants à y penser comme ça, la liste complète de tes écarts prend des airs, sur le papier, d’inventaire à la Prévert.

Les premiers temps, le carnet alimentaire a un effet magique : il te fait maigrir. Tu n’as tellement pas envie d’y inscrire quoi que ce soit, que tu te censures et te retiens de grignoter. Tu as aussi très envie d’épater le nutritionniste à la prochaine séance et tiens à lui prouver que la nourriture équilibrée ça te connaît. Pas question de passer pour une boulimique, une névrosée du gras, une obsédée du sucre. Au terme des deux semaines, c’est une patiente amincie et fière qui présente ses devoirs au médecin. Qui n’est évidemment pas dupe. Et qui, en dépit de tes efforts, déniche quelques « incohérences alimentaires » malgré tout. Exemple, ce steak haché de jeudi, auquel a succédé un morceau de fromage, suivi d’un yaourt aux fruits. Malheureuse ! Ne sais-tu donc pas que tous ces aliments sont à ranger dans la même famille, celle des méchantes protéines animales ? Séparées, elles ne sont pas nocives, mais ensemble, c’est le cocktail explosif !

 

Tu commences à comprendre qu’en effet, tu jongles dangereusement avec ta santé sans le savoir depuis des années. Tu te félicites surtout de t’être maîtrisée durant ces deux semaines, parce que le carnet n’aurait alors été qu’une succession « d’aberrations nutritionnelles ».

 

Le nutritionniste te conseille de continuer à tenir ton petit journal et de tenter de repérer toi-même les erreurs que tu peux faire. Le problème, c’est que petit à petit, au lieu de te priver et de jouer à la bonne élève, tu réalises que tu peux également tricher et ne pas respecter à la lettre la vérité. Tu te mets à passer beaucoup de temps à concocter des menus parfaits sur ton carnet, qui n’ont bien sûr plus rien à voir avec ce que tu as réellement mangé. Mesquine, tu insères ça et là volontairement quelques écarts ou « incohérences alimentaires », pour que le médecin ne se doute pas du pot aux roses. Et au rendez-vous suivant, c’est une patiente fière mais beaucoup moins amincie qui présente au médecin ce qui pourrait être « un manuel du bien manger ». Qui n’est pas dupe non plus. Et qui te dit de laisser tomber le carnet alimentaire pour l’instant.

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